Marie-Jean Sauret
En écoutant Pierre Bruno sur le transcendant, me revenait le sens que le terme a pris en psychologie: soit il désigne une dimension qui relèverait de la métaphysique et qui ne concernerait pas la “ science ”, soit il correspond à un problème dont la solution existerait potentiellement dans les neurosciences, à savoir comment l’esprit naît de la matière. La deuxième réflexion qui m’est venue est que c’est la psychanalyse qui révèle ce qui fait l’os du transcendant et l’essence de la religion : intuition que je souhaite contribuer à conforter.
1) Pierre Bruno en a rappelé l’usage mathématique depuis Leibniz :
un nombre transcendant est un nombre irrationnel qui n’est la racine d’aucune
équation algébrique à coefficient entier, par opposition au nombre algébrique,
un nombre complexe racine d’un polynôme rationnel non nul (un nombre rationnel
est un nombre entier relatif ou un nombre fractionnel positif ou négatif). Au
fond le nombre transcendant chiffre une dimension impossible à attraper par
l’algèbre. “ Transcendant ” se distingue alors du sens philosophique :
ce qui dépasse l’ordre naturel, physique, ou qui qualifie une signification si
universelle qu’elle dépasse toutes les catégories. En quelque sorte le
traitement mathématique du transcendant le laïcise. C’est ainsi que je
comprends le fragment mis sur la liste par Nicolas Guérin, rapprochant le
transcendant (Leibniz) et le transfini (Cantor). N. Guérin fait cas de la
réponse de Cantor à Poincaré qui lui reprochait justement cet usage
philosophique en introduisant dans la théorie des ensembles un Genre Suprême
capable d’englober tous les nombres infinis, l’ensemble de tous les
ensembles : “ Je n’ai jamais procédé par un "Genre Suprême"
de l’infini actuel. Bien au contraire, j’ai rigoureusement démontré qu’il n’y a
pas de "Genre Suprême" de l’infini actuel. Ce qui surpasse tout ce
qui est fini et transfini n’est aucun "Genre", c’est la simple unité,
complètement individuel où tout est inclus… C’est l’"Actus Purissimus"
que beaucoup nomment Dieu ”.
Il faudra revenir sur la réponse de Pierre Bruno à Nicolas Guérin[2].
Mais la remarque de Cantor a le mérite de souligner que le traitement
mathématique du transcendant ne tente pas de le forclore : au passage, je
me demande si la secte paranoïaque qui fleurit avec le discours capitaliste
n’est pas une secte construite sur le refus de la transcendance à l’instar du
scientisme!
Pierre Bruno fait un usage strict du transcendant quand il
l’identifie à la réponse à l’impensable, ou plutôt à la question qui vient à la
place de la question impossible à écrire posée par l’impensable. Il précise que
l’impensable n’est pas le forclos. Cela n’a l’air de rien mais cette
distinction ne dénonce-t-elle pas comme trop hâtive la distinction entre
forclusion localisée du Nom-du-Père et forclusion généralisée identifiée par
certains à l’inexistence du signifiant de La femme qu’écrirait A barré ?
Peut-on légitimement parler de forclusion généralisée pour dire que “ la
femme n’existe pas ” – puisque cela supposerait que le signifiant existe
ou ait pu exister au moins pour quelques uns avant d’être rejeté ? Je
trouve très fort d’avoir logé l’impensable à la mère réelle, celle qui ne peut
pas revenir, et dont l’absence n’est, du coup, pas symbolisable : la mère
réelle ne saurait revenir non plus sous les espèces de La femme.
2) Il existe une autre occurrence du transcendant chez Lacan, précoce,
puisqu’elle date de sa conférence “ Le symbolique, l’imaginaire et le
réel ”, récemment publiée par Miller dans Des noms du père (Paris,
Seuil, 2005). L’inconvénient est de revenir en arrière du pas que Pierre
nous a permis d’effectuer avec les deux autres plus tardives.
Dans ce passage Lacan commente les relations constitutives de
l’Œdipe : “ (…) toute relation à deux, avance-t-il, est plus ou moins
marquée du style de l’imaginaire. Pour qu’une relation prenne sa valeur
symbolique, il faut qu’il y ait la médiation d’un tiers personnage qui réalise,
par rapport au sujet, l’élément transcendant grâce à quoi son rapport à
l’objet peut-être soutenu à une certaine distance ”. Grosse différence
avec les références amenées par Pierre Bruno, à cette époque Lacan ne fait pas
porter la transcendance sur l’objet mais sur un éventuel élément médiateur.
Plus loin il précise cependant, ce qui justement n’est pas sans rapport avec
l’impensable de la mère réelle, que
l’angoisse est toujours liée à la perte, “ à une relation à deux sur le
point de s’évanouir, et à laquelle doit succéder quelque chose d’autre que le
sujet ne peut aborder sans un certain vertige ” (p. 38) – “ quelque
chose d’autre ” que je traduis par : la mère réelle au delà des
absences de la mère symbolique (et imaginaire). “ Dès que s’introduit le
tiers, poursuit Lacan, qu’il entre dans la relation narcissique, la possibilité
s’ouvre d’une médiation réelle, par l’intermédiaire essentiellement du
personnage qui, par rapport au sujet, représente un personnage transcendant,
autrement dit une image de maîtrise par l’intermédiaire de laquelle son désir
et son accomplissement peuvent se réaliser symboliquement. A ce moment
intervient un autre registre, qui est celui de la loi, ou celui de la
culpabilité, selon le registre dans lequel il est vécu ” (p. 39).
Remarquons que les mêmes termes, l’objet, la loi et le transcendant, présents
dans ce passage, sont également mobilisés par les deux références postérieures
commentées par Pierre Bruno.
Est-ce que, dans cette lecture, Lacan ne suggère pas déjà que le
Nom-du-Père (à cette date encore à venir comme concept) puisse venir à la place
du nombre transcendant qui subsumerait l’impensable réel avec lequel le sujet a
affaire ? Seulement, le Nom-du-Père n’est pas un nombre : en quoi il
participe de la solution religieuse.
3) C’est pourquoi je vous livre ce passage de Lacan sur les
surréalistes qui me paraît confirmer le pas à faire du père au sinthome (“ Leçon
du 11 mars 1975, Le séminaire livre XXII : RSI ”, Ornicar ? n°
5, hiver 1975/1976, p. 27). “ Les imbéciles de l’amour fou qui avaient eu
l’idée de suppléer à la femme irréelle s’intitulaient eux-mêmes
surréalistes. ” Si elle existait, LA femme surgirait du réel où
l’impossible la localise – elle est irréelle dans le symbolique. “ Ils
étaient eux-mêmes symptômes, poursuit Lacan, symptômes de l’après guerre de 14,
à ceci près que symptômes sociaux – mais il n’est pas dit que ce qui est social
ne soit pas lié à un nœud de ressemblances. ” Il y va sinon d’une critique
implicite de la théorie du lien social, du moins d’une identification du social
par la théorie freudienne de la horde, ce que le texte confirme plus loin.
Lacan poursuit : “ Leur idée de suppléer à la femme qui n’existe pas
comme La, à la femme dont j’ai dit que c’était bien le type même de l’errance,
les remettait dans l’ornière du Nom-du-Père, du Père en tant que nommant, dont
j’ai dit que c’était un truc émergé de la Bible, mais que j’ajoute que c’était
pour l’homme une façon de tirer son épingle du jeu”.
Il me paraît clair que Lacan oppose l’appui trouvé par l’homme dans le
Nom-du-Père, pour traiter l’impensable de l’inexistence de la femme (est-il
légitime de le dire ainsi ?), à un traitement par le sinthome. Il avance
plus loin que le Nom-du-Père – écoutez bien – “ est un nom à perdre comme
les autres, à laisser tomber à perpétuité ”!
Il enchaîne : “ Un Dieu, aussi tribal que les autres
[allusion à la horde primitive] mais peut-être employé avec une plus grande
pureté de moyens, n’est que le complément bien inutile (…) du fait que c’est le
signifiant 1 et sans trou, sans trou dont il soit permis de se servir dans le
nœud borroméen, qui a un corps d’homme – sexué par soi, Freud le souligne –
[qui] donne le partenaire qui lui manque. ” (sans doute il y aurait un
effort à faire pour situer le fait que Cantor en appelle face à l’impensable
également au Un et à dieu, moins la référence phallique. Le partenaire,
poursuit Lacan, “ qui lui manque comment ? – du fait qu’il est aphligé
(…) réellement d’un phallus qui lui barre la jouissance du corps de l’Autre. Il
lui faudrait un Autre de l’Autre pour que le corps de l’Autre ne soit pas le
sien du semblant [ ?], pour qu’il ne soit pas si différent des animaux de
ne pas pouvoir, comme tous les animaux sexués, faire de la femelle le Dieu de
sa vie ”. A la suite de ce passage Lacan réintroduit le réel comme sens
blanc – ce qui est après tout un des noms de l’impensable peut-on dire in
effigie ou en acte.
Le passage est difficile à déchiffrer : faut-il entendre que
l’homme pourrait se passer de Dieu, sauf pour rencontrer le corps de l’Autre,
que les animaux font ou ne font pas de la femelle le dieu de la vie ? En
tout cas, le rapport sexuel ne relève pas de l’algèbre, malgré l’étymologie qui
fait du terme algèbre un synonyme de réduction de fracture ! Le
sinthome comme échappant à la transcendance par le père et répondant aux
limites de l’algèbre est à venir dans l’enseignement de Lacan : précisément
ici du côté de la partenaire – le sinthome contre le père, à
perpétuité !
[1] J’ai hésité avec deux autres titres : “ Pas plus la femme que la mère réelle ” et “ Un nom a laisser tomber à perpétuité ! ”
[2] Je rappelle ce fragment de la réponse de Pierre Bruno : “Quant à la question 3,qui est une remarque, je trouve très intéressant ce que dit Cantor. Apparemment, il prend position contre l'équivalence du transfini et du continu, mais surtout il asserte que l'équivalence est à trouver avec le Un, ce qui effectivement laisse l'Autre en dehors. D'où deux conséquences envisageables : L'Autre est ce qui permet la symbolisation (donc la pensée) mais il est, en tant que tel, impensable. Le symptôme serait ainsi ce qui fait signe de cet impensable. Quant au Un, il présentifierait l'exigence du nom propre, en tant que désignant non une personne, mais un nom, pour reprendre une formule qui m'a été dite ”.